Pourquoi les femmes ont-elles encore des combats à mener ? - Alphonse

Depuis quelques temps, dans les médias, dans les librairies et dans les rues, on assiste à un renouveau du mouvement féministe. Pourquoi cette effervescence ? Pour comprendre, on est allés avec Dominique, retraitée depuis quelques années, à la rencontre de Coline Charpentier, autrice féministe du livre T’as pensé à ? et créatrice du compte Instagram du même nom. On a discuté féminisme, éducation et société.

Publié en Oct. 2020
Par Manon Beurlion Manon Beurlion

Oct. 2020

Manon Beurlion

Manon Beurlion

Rédactrice


Apolline Rigaut

Où sont les héroïnes féministes ?

Sous une pluie battante, la chevelure rouge de Coline se dessine parmi les passants. Pendant ce temps, quelques client(e)s entrent dans la librairie Violette & Co (en hommage à l’écrivaine Violette Leduc), notre premier point de rendez-vous. La façade mauve — ni bleu, ni rose — laisse entrevoir un lieu insolite et discret. Coline nous fait découvrir les rayons minutieusement rangés où les livres sont triés par domaine. Car comme nous l’explique l’autrice, depuis les années 1970, il y a un renouveau des publications : “Les féministes européennes appellent cela la quatrième vague”.

Apolline Rigaut

La librairie possède même un rayon jeunesse. Pour ses petits-enfants, Dominique cherche des “bouquins avec une héroïne féministe”. Malheureusement, selon Coline, les héritières de Fifi Brindacier se font encore rares.

Écart de conduite

Pour entrer dans le vif du sujet, Coline présente un à un les livres qu’elle lit, qui l’inspirent ou la fascinent, comme Le Regard féminin d’Iris Brey ou Femmes puissantes de Léa Salamé. Très rapidement, Dominique et elle s’accordent sur un point, elles sont toutes deux féministes. Seulement, notre lectrice s’interroge : “Je ne comprends pas l’acharnement dans ce mouvement.” Aux yeux de Coline, c’est nécessaire. Sans cela, le combat est loin d’être gagné. Et Dominique le reconnaît : “Je suis consciente d’avoir bénéficié d’avantages par rapport à avant. Ma mère a dû attendre l’autorisation de mon père pour passer le permis.” Et pourtant, pour certains les femmes sont encore “un danger sur la route” !

Pouvoir conduire une vieille 2 CV serait donc un progrès. Aujourd’hui, au regard de la loi, on a bien tous les mêmes droits. Sauf que dans les faits, rien n’est encore gagné. Même constat côté porte-monnaie. Les salaires féminins sont toujours inférieurs de 25 % à ceux des hommes alors que « si le salaire ne dépendait que du diplôme, les femmes seraient, en moyenne, mieux payées que les hommes » comme le souligne la sociologue Dominique Méda.

Et t’as pensé à ?

En plus d’être moins bien payées que les hommes, les femmes ont aussi à penser aux tâches domestiques. La charge mentale, ce n’est pas faire, c’est pensercomme le définit bien Coline. La charge mentale est aussi révélatrice des différences d’éducation entre garçons et filles.  Est-ce aux femmes d’éduquer les hommes ? Aux mères ? Et si c’est aux mères, n’est-ce pas une pression de plus qu’on leur pose sur les épaules ? Ces questions ajoutent une contrainte de plus dans l’éducation. Alors que cela devrait être une affaire de couple.

Dans son livre, T’as pensé à ? (publié en janvier 2020), l’autrice délivre un guide d’autodéfense sur la charge mentale. Elle ouvre le discours dans le couple, pour repenser ensemble ce fardeau au sein du foyer. Elle donne clé en main les arguments pour répondre à “Jean-Michel Argument”, qui n’est autre que votre collègue ou votre voisin(e) qui pense que tout partirait à vau-l’eau si les hommes en faisaient autant que les femmes. Elle ajoute : “Il y a 1h40 par jour de différence sur les tâches domestiques, et on a gagné seulement 2 minutes en 10 ans.” Dominique lui concède alors : “Dans les revendications féministes, c’est l’excès qui me gène. Mais à t’entendre il faut passer par l’excès.” 

« La charge mentale, ce n’est pas faire, c’est penser. »

La langue, lieu de lutte

Si le combat à mener est intergénérationnel et pluriel, c’est que les racines du problème sont profondes. Dans la langue française par exemple, le neutre est le masculin. La devise est d’ailleurs représentative de ce parti pris : “Liberté, égalité, fraternité”. Et oui, pourquoi donc « fraternité » ? Les mouvements féministes, a contrario, parlent souvent de “sororité”. Installées au café, Dominique signifie son désaccord : “On est tous frères et sœurs, ne faisons pas de différence. Il faudrait plutôt dire : “Liberté, égalité, sororité et fraternité”.” Coline rebondit : Il y a un terme pour cela, c’est l’adelphité. Le mot adelphe désigne une personne humaine, ce n’est ni un homme, ni une femme, c’est tout le monde.Un terme inconnu au bataillon pour Dominique : “Eh bien tu vois, je ne connaissais pas, j’apprends encore quelque chose !

« Le mot adelphe désigne une personne humaine, ce n’est ni un homme, ni une femme, c’est tout le monde. »

Dans le langage, en partant du principe que le masculin est neutre, on passe sous silence beaucoup de choses. L’Académie Française ne s’est d’ailleurs pas gênée pour supprimer quelques mots féminins au fil des siècles comme le terme “autrice” au 17ème siècle, ou bien “conductrice”, partant du principe que les femmes ne savaient tenir ni un stylo, ni un volant. C’est un problème de hiérarchie : le neutre (et donc le masculin) est supérieur car il englobe tout. Or pour combattre les inégalités, il faut décrire la réalité finement : “Si tu ne nommes pas les choses, tu ne peux pas les combattre. La question du vocabulaire est donc primordiale” explique Coline entre deux gorgées de limonade. 

Les murs, lieu de parole

Après s’être désaltéré, on part en vadrouille dans les rues. Coline raconte : “J’ai été agressée plusieurs fois, même le midi, en pleine rue. Dans ces moments, je m’énerve et je rétorque.” Il semblerait qu’oser répondre — et ainsi éduquer — est déjà une avancée : “C’est vrai que pour une femme de ma génération, tu entends des insultes, tu fais comme si tu n’avais rien entendu.” avoue Dominique. Aujourd’hui, c’est en repensant la langue et en prenant la parole, notamment sur les murs, que les féministes expriment leurs revendications. En effet, depuis quelques années, on voit apparaître des slogans noirs sur blancs collés sur les murs des grandes villes. Ils dénoncent l’inaction des pouvoirs publics face aux violences faites aux femmes et rendent hommage aux victimes de féminicides. Pour Dominique, les collages sont violents : “Je suis choquée par l’aspect politique des choses. Pour moi, les extrémistes féministes discréditent le mouvement.” Pourtant, les collages dénoncent souvent des réalités encore plus violentes, allant des agressions sexuelles jusqu’aux féminicides. Coline conteste : “Moi dans la rue, cela me fait du bien de voir ces collages. Je me dis, “Je ne suis pas toute seule”. Comment est-ce possible en 2020, à plus de 30 ans, avec mon fils, que je me fasse encore agresser ?” 

« Moi dans la rue, cela me fait du bien de voir ces collages. »

Face à ces agressions, les femmes ne portent souvent pas plainte. Pourquoi ? En partie à cause de techniques policières comme celle de demander la tenue que portait la plaignante pour comparer avec la déclaration de l’agresseur — mettre l’accent sur la tenue impliquerait que la tenue en question a un rapport avec l’agression —. Parmi ces plaintes, seules 3% d’entre elles arrivent devant le tribunal. Et parmi ces 3%, de nombreux non-lieux. De quoi en décourager plus d’une. Et quand la violence prend le pas dans le couple, elle peut entraîner jusqu’au féminicide. Le collage “Leur haine, nos mort.es” pose la question de l’emprise de l’homme dans un couple, explique Coline. Lorsqu’une femme subit des violences conjugales, elle peut le signaler à un numéro vert (3919), éteint entre 20h du soir et 8h du matin —  car c’est bien connu, on ne lève jamais la main la nuit —. Elle peut également prévenir les policiers qui malheureusement, dans de nombreux cas, arrivent trop tard. Faute de temps, ou faute de moyens mis en place par l’État.

Une quête intergénérationnelle, un combat collectif

Le mouvement féministe pointe bien du doigt l’État. Ce qui a changé entre les années 1960 et aujourd’hui c’est que ce mouvement n’est plus qu’une philosophie, il est un sujet politique. Coline : “Je préfère m’inspirer du collectif que de figures philosophiques comme Simone de Beauvoir. Je suis toujours impressionnée par les femmes qui ont une force, celles que l’on ne voit pas dans les journaux. J’ai beaucoup plus de respect pour les femmes qui portent le monde.” Et c’est en faisant du féminisme un combat intergénérationnel, sociétal et collectif que peut-être, les femmes trouveront enfin leurs places non pas dans deux générations (comme l’espère Dominique) mais bien plus vite (comme l’espère Coline).

Pour aller plus loin
  • Un peu d’écoute :  « Un féminisme ou des féminismes ? », un débat sur France Inter décrypte les nouveaux visages et les divisions du mouvement féministe aujourd’hui.

  • Un peu de lecture : Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet. L’écrivaine explore la figure de la sorcière et ce qu’il reste des préjugés aujourd’hui, en particulier pourquoi les femmes sans enfant à notre époque sont vues comme des sorcières.

  • Un peu de pratique : L’association Nous Toutes est un collectif de lutte contre les violences sexistes et sexuelles qui œuvre partout en France, notamment avec des réunions en ligne pour parler de sujets comme les violences sexistes au travail. Et l’association Osez le féminisme, possède plus de 26 antennes réparties dans toute la France et à l’étranger.

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