Pourquoi tout arrêter pour fabriquer des couteaux ? - Alphonse

Dîner de copains après dîner de copains, on a remarqué qu’ils sont de plus en plus nombreux autour de nous. Qui ? Ceux qui déposent cravate et ordinateur pour mettre “les mains dans le cambouis” comme on dit. On est donc allé avec Christine — retraitée depuis bientôt 6 ans — à la Cour de l’Industrie. Ensemble, on y a rencontré Charles et ses couteaux.

Publié en mai 2020
Par Manon Beurlion Manon Beurlion

mai 2020

Manon Beurlion

Manon Beurlion

Rédactrice

Une bonne dose de frustration

Alors que dehors, la Cour de l’Industrie est baignée par un doux soleil d’hiver, Charles nous accueille dans un local poussiéreux. Très poussiéreux. Deux fois par semaine, il y organise des ateliers. Ceux qui viennent fabriquer leur couteau de table le temps d’une journée sont souvent des hommes. Avec Christine, on pourrait bien passer pour des ovnis. Mais grâce à l’accueil chaleureux de Charles, on s’y sent plutôt comme des coqs en pâte.

Après quelques présentations, notre hôte commence à nous raconter ce qui se passe ici, entre les lames et la poussière. Il évoque le système éducatif français où il est toujours mal vu de se tourner vers des métiers manuels. Seuls les élèves en échec scolaire sont orienté(e)s vers ces filières, par défaut. “Cela vient peut-être du système de Jules Ferry ?”, suggère Christine. Ce qui est sûr, c’est que beaucoup d’ancien(ne)s bons élèves finissent par être frustré(e)s. Alors ils viennent dans l’atelier de Charles pour connaître la satisfaction de fabriquer un objet avec leurs mains. Certains couteliers en herbe s’excusent même de leur boulot. À croire que c’est une tare.

« Une fois, il y a un quelqu’un qui m’a dit “Désolé, je suis comptable”.  »

De l’ordinateur au couteau

Si les participant(e)s aux ateliers hésitent encore à sauter le pas, Charles, lui, s’est lancé. Après un bac +5 en littérature, il a travaillé dans l’audiovisuel pendant 15 ans. Jusqu’au jour où. “Tout seul en train de taper sur un ordi, je me suis dit que c’était un peu comme être comptable en fait.” Ras-le-bol. Et si on quitte tout, c’est pour quoi ? “J’avais envie de faire un truc avec mes mains.” Mais pas question de faire n’importe quoi. Charles veut créer. Parce que oui, “lier le cerveau aux mains, c’est possible”. Fabriquer des épées ? Pourquoi pas, mais il faut aussi gagner sa vie. Alors ce sera plus petit que des épées, ce sera des couteaux.

Avant cela, il y a quelques moments de doutes. Comme beaucoup de néo-artisans, Charles passe par la case “chômage”. Cette même case lui permet de financer sa formation chez Raymond Rosa, en Auvergne-Rhône-Alpes. Une région que Christine connaît bien : “Je viens du pays de l’Opinel en Savoie”.

Le parcours professionnel de Charles au scalpel :

Intellectuels en quête de manuel

Charles n’est pas le seul. Mais que cherchent-ils tous en changeant de métier ? Un sens ? Une utilité ? Tout cela en même temps ? Le socio-historien Hugues Jacquet remarque : “On retrouve chez les néo-artisans de ces dernières années cette remise en cause des modes de production industriels des néo-artisans des années 1970, en rupture avec le mode de vie consumériste de leurs parents”. Ces modes de production, c’est ce que certains appellent les “bull-shits jobs” (ndlr “emplois à la con”). Après quelques années sur les bancs de la fac et sur un siège de bureau, certain(e)s se demandent si tous ces chiffres ont encore du sens.

Pour Charles, tous ces boulots “vont passer avec l’été tandis que le plombier lui a de beaux jours devant lui”. Alors qu’est encore prônée la “diplômocratie” (ndlr terme inventé par Charles pour désigner toute société où le diplôme est roi), le coutelier met en avant dans ses ateliers le temps pris pour créer un objet.

« Souvent, les gens me demandent si le couteau qu’ils ont fabriqué est bien. Le souci n’est pas de savoir si c’est bien fait ou mal fait mais plutôt de faire quelque chose de ses mains. La matière elle, elle s’en fiche que tu sois pressé(e). »

Une histoire “cool” à raconter

Avant l’employé(e) de bureau au salaire confortable était “à la mode”. Depuis “bien gagner sa vie” enfermé(e) dans un bureau de 9h à 18h est devenu ringard. Une mode démodée à laquelle Christine n’a jamais adhéré. Maintenant c’est être artisan qui est devenu “cool”. Comme le souligne Jean-Laurent Cassely, journaliste et essayiste : “Tout un système de valeurs s’est progressivement inversé et ce qui est lié à une certaine forme de capitalisme ancestral, comme le fait d’aller signer des contrats avec des gens à l’autre bout du monde, ne parle plus à une partie des classes supérieures. Ce n’est pas que ce système de valeurs a disparu, c’est qu’il s’est ringardisé au profit d’un autre qui valorise la proximité, notre quartier, nos voisins.” Alors on quitte la cravate et on tente l’entrepreunariat jusqu’à l’artisanat.

Si l’artisanat est “cool”, c’est aussi parce que les néo-artisans ont l’art de raconter une histoire autour de leur vécu. Charles le souligne : “Il n’y a rien de mieux qu’une bonne histoire. Pour mes couteaux, il y a le bois à motif et le bois à histoire.” L’un de ses couteaux possède une lame vers le bas, qui rappelle la lame des marins. Aussi appelé “Le Petit Parisien”, ce couteau est devenu le couteau emblématique de la région parisienne qui en était jusqu’à lors orpheline. Si pour le reste du monde Charles a été inspiré par le bateau (emblème de Paris), on nous chuchote dans l’oreillette qu’il a en fait été inspiré par l’un des vaisseaux du célèbre Star Wars. Comme quoi, tout est une question d’histoire.

Charles affûtant son couteau (comme ses histoires).

L’envers du décor

Si la coutellerie a le vent en poupe, toutes les formes d’artisanat ne sont pas aussi “cool”. Tout l’artisanat est revalorisé, mais pourquoi n’existe-t-il pas par exemple une émulation du côté des reconversions dans le bâtiment ? Il semblerait que les clichés à propos de ces métiers aient encore la peau dure. Certains domaines restent délaissés.

L’histoire de Charles laisse aussi de côté bien des difficultés potentielles. Le loyer par exemple. Il a eu la chance d’obtenir un local au cœur de la Cour de l’Industrie, haut lieu de l’artisanat appartenant à la Ville de Paris. Ces locaux sont loués à des prix dérisoires contrairement à ceux de nombreux artisans qui se retrouvent à payer si cher qu’ils sont obligés de cumuler deux emplois.

Une question de transmission

Charles présentant différents bois à Christine.

Alors oui, les reconversions n’excluent pas les galères. Mais le jeu en vaut la chandelle, ce n’est pas Charles qui dira le contraire. Si certains néo-artisans retrouvent leur passion d’enfance, pour d’autres c’est le fruit d’une passion plus tardive. Dans tous les cas, nombreux sont ceux qui conjuguent fabrication et cours d’artisanat. Charles lui, organise sa semaine en deux temps : l’un pour ses couteaux, l’autre pour ses animations d’ateliers.

« Je serai content si dans 15 ans les gens ont encore “le Petit Parisien” et si dans 25 ans ils le donnent à leurs petits-enfants. »

C’est vrai que ce n’est pas derrière un bureau que l’on rencontre le plus de gens et que l’on partage le plus de choses. Au final, c’est sûrement cela la motivation première des néo-artisans : les autres.

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